GRANNY

 

Tout avait commencé un an plus tôt.

Martin, mon mari, et moi-même, sortions d’une période relativement compliquée.

Après plusieurs revers financiers, ma moitié avait accepté de retourner dans le giron familial au sein de l’entreprise de Barnel & co et de céder (au mépris d’une blessure béante au niveau de l’ego) ses multiples talents à Barnel père.

De mon côté, j’avais très envie d’un enfant depuis quelques temps déjà et comptais sur ce nouveau départ pour inciter Martin sur la voie du « pouponnage ».

Mais Martin estimait que ce n’était « vraiment pas le moment ».

Moment qui demeurait  vague et lointain car même au mieux dans ses affaires (il était courtier en assurance, puis avait monté sa boîte avec un « ami » qui l’avait fichu dans une sacrée panade après deux ans seulement), Martin avait toujours trouvé une excuse pour remettre à plus tard cet agrandissement d’un nécessaire viscéral pour moi.

L’un des points positifs liés à cette déconvenue professionnelle avait été de revenir près des miens.

Depuis mon mariage, cinq ans plus tôt, je ne voyais mes parents qu’à Noël (ils vivaient dans le Sud de la France, nous près de Bordeaux) et quelques fois l’été, durant un séjour qui n’excédait jamais la semaine.

Martin aimait se sentir libre et dégagé de toute obligation familiale (« les amis on les choisit, la famille on la subit » faisait partie de ses adages préférés). Obligation qu’il vivait comme une atteinte grave au temps de vie qu’il lui était imparti.

Ce qui me rendit la plus heureuse lors de notre retour à Aubagne, fut que j’allais pouvoir passer du temps avec ma grand-mère, trop peu vue ces dernières années.

Hélas, quelques semaines avant mon arrivée, afin de profiter pleinement de leur récente retraite, mes parents avaient envoyé ma Granny en maison pour « vieux décrépis et un peu siphonnés ».

Mais Granny n’était ni décrépie, ni siphonnée. Tout juste avait elle besoin d’un peu d’aide pour l’entretien de la maison, pour les courses.

Autant dire qu’elle vivait plutôt mal le « coup de couteau » porté par sa seule et unique enfant, ma mère, et ne se gênait pas pour le lui rappeler à chaque fugace visite  dominicale.

Ce à quoi ma mère, piquée au vif, rétorquait qu’elle n’était pas en mesure de s’occuper d’elle et que Richard (mon père) voulait saisir l’opportunité de sa nouvelle vie pour voyager et que donc, gérer une personne âgée semblait bien trop compliqué. La maison de retraite apparaissait alors comme une évidence, leur évidence.

 

 

Depuis mon retour donc, je rendais visite le plus possible à ma Granny. Les beaux jours approchant, nous passions les après-midi dans le jardin de la résidence à l’ombre des pins.

 

  • Au moins ici, ça ne sent ni l’antiseptique, ni la merde !

 

En une seule phrase teintée de colère, ma grand-mère résumait l’atmosphère prégnante qui régnait dans sa nouvelle demeure forcée.

 

  • Alors dis-moi un peu chaton, tes projets de bébé, ça avance ?
  • Non, toujours pas. Martin dit que ça n’est pas le moment…
  • Martin est un con. Martin a toujours été un con. Je n’ai jamais compris ce que tu faisais avec lui. Erreur de casting comme ils disent les jeunes.

 

La franchise de Granny eut le mérite de me faire sourire. Sourire m’était de plus en plus difficile. Le temps passait. Je m’ennuyais. Et l’envie d’un bébé s’imposait de plus en plus. Et plus Martin disait non, plus cela décuplait mon désir de maternité.

Autant dire que je cherchais à être malheureuse comme me le serinait sans cesse mon aïeule.

 

Granny prit soudain un air grave, s’approcha de moi et dans un élan de confidence lança :

 

  • Il se passe des choses bizarres depuis quelques temps ici.

 

Granny lâcha ces quelques mots mystérieux en m’indiquant de ses yeux l’endroit ou plutôt la personne que je devais regarder.

 

  • Que se passe-t-il avec l’infirmière ?

 

Granny s’approcha de moi,  prit ma main et d’un ton grave m’assena d’un :

 

  • Des vieux meurent ici.

 

Je partis à rire. Forcément.

Devant ma légèreté, Granny fronça les sourcils.

 

  • Ça a commencé avec Gertrude !

 

Gertrude,  une dame aux cheveux presque bleus, au regard absent par la présence d’un Alzheimer manifeste et qui accusait ma Granny de tricherie au Scrabble (ce qui n’était pas faux à mon avis car Granny avait horreur de perdre !). Cette vieille dame était morte deux mois plus tôt.

 

  • Gertrude est morte dans son sommeil. Elle avait 88 ans Granny ! Et elle était malade !
  • C’est cette infirmière qui s’en occupait. Depuis qu’elle est arrivée, ils tombent tous comme des mouches ! Et toujours dans leur sommeil ! ça ne te parait pas curieux chaton ?
  • Comment ça tous ?
  • Monsieur Fervier, Monsieur Abdhallah, Madame Micout….ça fait beaucoup pour des coïncidences non ?
  • Je reconnais qu’il y a sans doute de quoi se poser des questions, mais, ce n’est pas parce que cette infirmière n’a pas ta sympathie, qu’elle en est pour autant une psychopathe…Hein ?

 

Granny abandonna dans un soupir son idée un tantinet « saugrenue ».

Quelques instants plus tard, je la quittai pour retourner non sans un pincement au cœur à ma vie de femme mariée.

Le regard d’inquiétude qu’elle me lança au moment du départ me laissa un peu perplexe.

Est-ce que Granny commençait à perdre elle aussi la tête ?

Devant mon air grave, Célestin, un aide-soignant s’approcha de moi.

 

  • Tout va bien Madame Sethe ?

 

Célestin avec un sourire immense. En fait, tout était immense chez lui : sa stature, ses mains…Une véritable armoire à glace. Une armoire dotée d’un cœur, lui aussi immense… Il était extrêmement prévenant avec tous les locataires des lieux et je le sais de source sûre, éprouvait une tendresse particulière pour ma Granny avec qui il fumait en cachette des cigarettes mentholées.

 

  • Je ne sais pas… Rien à signaler concernant Granny ?
  • Non… Elle me fait beaucoup rire et a toujours sa tête.
  • Vous a-t-elle déjà parlé de l’infirmière en chef ?
  • Madame Greton ? (j’acquiesçai de la tête). Oui. (il se mit à rire). Disons que Madame Dunant, enfin, Granny, a beaucoup d’imagination ! Ne vous inquiétez pas, je la surveille de près…Vous savez bien que c’est ma « chouchou ».

 

Je tournais les talons, un plus rassurée.

 

 

Quelques jours plus tard, je me rendis à nouveau à la maison de retraite.

La tête de Granny me fit perdre tous mes moyens. J’ai senti qu’une peur sans nom l’avait envahie. Ses traits étaient tirés, son teint d’une pâleur d’albâtre.

 

  • Granny, que se passe-t-il ?

 

Elle s’approcha de mon oreille. La confidence était grave.

 

  • Albert et Geneviève…Couic ! Encore de la même manière.
  • Quoi ? Albert et Geneviève ? Le couple du Nord ?

 

Albert et Geneviève, 89 et 87 ans. Toute leur tête. En maison simplement parce qu’ils n’avaient plus personne pour s’occuper d’eux et que leurs corps en bout de course les trahissaient dans les charges quotidiennes.

 

  • Retrouvés inanimés, dans leur lit… Je te dis que tout cela n’est pas normal ma petite ! je commence à avoir les foies !

 

 

Les jours qui suivirent, j’avouais une manifeste inquiétude à l’égard de Granny et une idée s’imposa de plus en plus : Peut-être devrais-je sortir Granny de cette maison pour vieux et la prendre avec moi.

Après tout, la maison était suffisamment grande pour nous trois. Restait à convaincre Martin.

Martin que ma Granny trouvait « con ». Martin qui ne supportait pas que l’on empiète sur sa vie, sur sa liberté. Autant dire que la tâche s’avérait … difficile.

 

Le lendemain, au petit déjeuner (Martin était enclin à l’échange le matin…) j’essayais d’avancer l’idée que…

 

  • Elle est effrayée ! Reconnais que c’est tout de même étrange toutes ces morts !
  • Dans une maison de retraite ?

 

Martin termina d’un trait son café, prit sa mallette et se dirigea vers la porte d’entrée. Avant de sortir, il se tourna vers moi :

 

  • Ta Granny ne veut pas rester là-bas…Elle connaît tes points faibles…Et toi, tu plonges !
  • Donc c’est non ?
  • C’est non, fin de la discussion !

 

 

Ce que j’appris quelques heures plus tard, me secoua tellement qu’aujourd’hui encore j’en fais des cauchemars.

Suite à notre conversation matinale, Martin, furieux après « la manipulation » de Granny,  décida de lui rendre une « petite visite de courtoisie » afin de « recadrer les choses ».

Lorsqu’il arriva à la maison « les glaieuls », la secrétaire à l’accueil l’informa que Granny semblait fatiguée depuis la veille et se reposait dans sa chambre.

Martin que rien n’arrêtait, passa outre l’information et se dirigea vers le bâtiment 3, chambre 8.

En colère, il omit de frapper à la porte et déboula dans la chambre de Granny.

Il y surprit Célestin, l’aide-soignant à la carrure gigantesque en train d’essayer d’étouffer ma Granny avec un coussin.

Elle se débattait comme un beau diable et sans hésitation aucune, Martin (qui devait faire la moitié d’un Célestin) se jeta sur l’aide-soignant et lui décocha une droite du tonnerre.

Alertés par le remue-ménage, les autres employés se rameutèrent et maitrisèrent leur « collègue de travail » non sans peine.

La police fut alertée et le Célestin embarqué.

 

Quelques heures plus tard, Martin  revint à la maison avec deux valises et à sa suite une vieille dame secouée à qui il venait de sauver la vie.

Tous deux me racontèrent comment Célestin spoliait les résidents des Glaïeuls par la menace. Lui et sa complice (l’infirmière en chef) avait détourné plus de 58000€ sur les comptes des petits vieux avant de leur faire passer l’arme à gauche (en faisant croire à une mort naturelle bien sûr !).

 

Depuis, Granny et moi passons nos après-midi dans notre jardin, de notre villa.

Elle trouve Martin beaucoup moins « con », curieusement depuis son sauvetage.

Et moi je suis plutôt fière du futur père de l’enfant que je porte.

 

 

FIN

 

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